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Exposer le récit

Exposer le récit

Pratiques historiennes, artistiques et curatoriales

Un séminaire des Beaux-Arts de Marseille en partenariat avec le Mucem, le Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur et le Collège International de Philosophie.

Une proposition de Vanessa Brito, professeure aux Beaux-Arts de Marseille et directrice de programme au Collège International de Philosophie

du vendredi 11 octobre 2019 au jeudi 7 mai 2020

Un « retour au récit » se manifeste aujourd’hui au sein de l’histoire et affecte plus largement les sciences sociales et les arts visuels. Quelles en sont les causes ? Pourquoi chercheurs et artistes se tournent-ils vers le récit ?

À l’ère dite de l’Anthropocène, le sentiment de vivre dans un monde usé qui semble courir à sa perte suscite la nécessité de fabriquer de nouveaux récits pour retisser des liens entre l’existant et composer de nouvelles trames spatio-temporelles susceptibles d’ouvrir des possibles non-advenus et de contester toute forme de déterminisme. Ce séminaire se propose de saisir comment artistes, historiens ou anthropologues cherchent à déployer la dimension politique du récit à travers un certain nombre de gestes et de préoccupations communes : renoncer à la position de surplomb ; interroger sa propre situation d’énonciation ; chercher à égaliser les discours et à refuser toute hiérarchie des autorités ; tenter d’élargir le récit et d’en faire une forme inconditionnelle d’accueil, un espace ouvert aux fantômes, au refoulé et à l’exclu qui prend en considération une multiplicité d’êtres et de voix nécessaires à l’ouverture d’un espace démocratique.

S’intéresser à ces mêmes gestes nous permettra de mieux comprendre comment les sciences humaines et sociales influencent les potentialités narratives des écritures filmiques et photographiques, mais aussi comment le cinéma et l’art contemporain renouvellent l’essai et l’énonciation historique. Comment les artistes définissent-ils les enjeux des réécritures de l’histoire qu’ils proposent ? À quelles expériences artistiques et curatoriales s’ouvrent les historiens ?

L’historiographie étant par excellence le lieu d’exposition de la fabrique du récit, nous nous intéresserons aussi bien aux rêves d’histoire de Philippe Artières qu’aux recherches sur l’histoire empêchée que mènent actuellement Romain Bertrand et Patrick Boucheron pour ouvrir le récit et raviver la force subversive de la description. Nous porterons également notre attention à des pratiques cinématographiques et photographiques expérimentales (film performatif, conférence performée, projection parlée) qui croisent différents langages et supports pour chercher leur propre forme et dispositif d’écriture. Le travail de Silvia Maglioni et Graeme Thompson, Uriel Orlow ou Filipa César, entre autres, nous permettra de saisir comment le cinéma élargi expose le récit à son propre éclatement spatial, en rejouant son caractère hétérogène, discontinu, décentré, lacunaire ou partiel.

Programme :

1/8

Présentation du séminaire 

par Vanessa Brito (philosophe)

vendredi 11 octobre 2019 de 11h à 13h (Mucem, I2mp, salle Meltem)

 

2/8

Dark Matter Cinéma Tarot : tirage collectif avec les artistes Silvia Maglioni et Graeme Thomson suivi de la projection de leur film Underwritten by Shadows Still

jeudi 24 octobre 2019 de 18h30 à 20h (Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, plateau multimédia)

Le Dark Matter Cinema Tarot est une technologie vernaculaire, un outil pour explorer collectivement les moyens par lesquels les images de cinéma peuvent ouvrir de nouveaux canaux d’infra-perception, reliant les différents champs d’expériences et d’enquêtes du personnel, de l’esthétique, du social et du politique. Détachées de leur fonction narrative, les images de cinéma réfractent les questions qui leur sont posées. Chaque lecture forme un montage unique de gestes, de situations et de relations.

 

Visions d’un cinéma potentiel. UIQ (the unmaking of) : rencontre avec Silvia Maglioni et Graeme Thomson

vendredi 25 octobre 2019 de 11h à 13h (Mucem, I2mp, salle Meltem)

Après avoir retrouvé le scénario de Félix Guattari, Un amour d’UIQ, dans les archives de l’IMEC, Silvia Maglioni et Graeme Thomson entament un travail de traduction et de transduction pour multiplier les formes de manifestations possibles du film et de son univers. La nécessité de visualiser cet univers ne les amènera pas à réaliser le film de Guattari, mais plutôt, après leur propre film In Search of UIQ (FID-Marseille 2013), à organiser des séances collectives ou des ateliers de partage des visions suscitées par la lecture du scénario. L’enregistrement de ces séances est à l’origine de la pièce sonore électroacoustique intitulée UIQ (the unmaking-of) et de l’édition du projet qu’ils présenteront au séminaire.

 

3/8

La Dernière trompette de Frédérique Lagny. Projection en présence de l’artiste

jeudi 21 novembre 2019 de 18h30 à 20h (Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, plateau multimédia)

Troisième et dernier volet de MANIFESTE, une trilogie qui traite de l’insurrection populaire survenue en 2014 au Burkina Faso, La Dernière trompette (installation vidéo, 65’, 2019) articule un travail autour du langage et de la performance. Sous forme de portraits vidéo, dans une adresse frontale à la caméra, les interlocuteurs alternent les prises de parole pour évoquer les perspectives culturelles et politiques de leur pays.

Récits collectifs, fragments de l’histoire politique contemporaine au Burkina Faso : rencontre avec Frédérique Lagny

vendredi 22 novembre 2019 de 11h à 13h (Mucem, I2mp, salle Meltem)

La Dernière trompette met en lumière le rapport entre musique et poésie engagée dans les cultures urbaines d’Afrique de l’Ouest. Les ressorts du récit collectif s’incarnent ici dans des corps qui parlent, dansent, chantent ou jouent de la musique. La discussion portera sur l’écriture de ce projet et les conditions du tournage en lien avec l’histoire immédiate du pays. Elle abordera aussi les ponts narratifs jetés entre les différentes formes de MANIFESTE dont La Dernière trompette. Extraits du film La colère du peuple et présentation de Ordre et Désordre sur les monuments du pays.

 

4/8

Des routes. Accrochage. Lecture-projection de l’historien Philippe Artières

jeudi 16 janvier 2020 de 18h30 à 20h (Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, plateau multimédia)

Convoquant la littérature, la psychanalyse, le cinéma, la photographie et même les manuels de conduite, Philippe Artières montre comment la route, loin d’être un simple moyen de se rendre d’un endroit à un autre, devient un lieu en soi, avec son régime propre d’inscriptions, des inscriptions qui ont le pouvoir extraordinaire de construire des espaces nouveaux, propices à la fiction.

L’accrochage de récits comme opération historienne : rencontre avec Philippe Artières 

vendredi 17 janvier 2020 de 11h à 13h (Mucem, I2mp, salle Meltem)

« À mes yeux, l’historien n’a pas pour tâche de ‘faire parler’ une représentation mais de permettre une juste confrontation avec le présent, de ‘faire entendre’ le mieux possible des ensembles de représentations/archives. Cette justesse passe par un travail d’écriture que l’on pourrait qualifier de montage et même d’accrochage. » (P. Artières). Cette écriture en accrochages, mise en œuvre dans Des Routes, met en regard des textes de nature différente (souvenirs, listes, documents administratifs ou extraits d’œuvres littéraires) pour chercher à provoquer des intelligibilités inédites. Le livre devient un lieu d’exposition de son dispositif d’écriture où le lecteur construit son propre parcours.

 

5/8

Un film dramatique : projection du dernier long métrage d’Eric Baudelaire en présence de l’artiste (Prix Marcel Duchamp 2019)
jeudi 27 février 2020 de 18h à 20h (Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, plateau multimédia)

Tourné pendant quatre ans avec un groupe d’élèves du collège Dora Maar à Saint-Denis, Un film dramatique est à la fois le portrait d’une génération et l’expérimentation in vivo d’un rapport à la pédagogie horizontale et participative. Le film retrace la construction collective des images, la mise en commun des débats sur ce qu’est un film et sur ce qu’on fabrique ensemble.

When There is No More Music to Write : rencontre avec Eric Baudelaire (artiste) et Maxime Guitton (historien de la musique)
vendredi 28 février 2020 de 11h à 13h (Mucem, I2mp, salle Meltem)

Pensionnaire de la Villa Médicis en 2017 et 2018, Eric Baudelaire découvre aux côtés de Maxime Guitton l’œuvre d’Alvin Curran, figure mythique de l’avant-garde musicale, américain exilé à Rome dans les années 60. Pendant un an, ils ont sillonné les paysages romains qui ont inspiré son œuvre, enregistré des conversations fleuves avec le musicien, et retracé l’histoire d’une révolution musicale, en miroir des mouvements politiques qui agitaient l’Italie pendant ces années de poudre et de plomb, notamment les actions menées par les Brigades rouges. Œuvre en construction, When There is No More Music to Write travaille à tisser par le montage deux récits contemporains l’un de l’autre : celui d’une avant-garde musicale et celui d’une avant-garde politique. 

 

6/8

Grey, Green, Gold (and Red) : conférence-performance de l’artiste Uriel Orlow
jeudi 12 mars 2020 de 18h30 à 20h (Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, plateau multimédia)

Grey, Green, Gold (and Red) développe les thèmes et les préoccupations du projet Theatrum Botanicum (2015-2018), en considérant les plantes et les jardins comme des agents actifs de l’histoire et de la politique. La conférence interroge le rôle du jardin crée par Nelson Mandela et ses codétenus dans la prison de Robben Island au cours de leur incarcération de 18 ans, ainsi que les implications d’un combat continu entre une fleur et un écureuil, ou le sort des espèces exotiques en Europe et en Afrique du Sud.

Légende : Uriel Orlow, Grey, Green, Gold, lecture performance, 2017-2020. Copyright l’artiste et l’ADAGP.

Theatrum Botanicum : rencontre avec Uriel Orlow
vendredi 13 mars 2020 de 11h à 13h (Mucem, I2mp, salle Meltem)

Le projet Theatrum Botanicum (2015-2018) considère les plantes à la fois comme des acteurs de l’histoire et comme des agents dynamiques – reliant la nature et les humains, la médecine rurale et cosmopolite, la tradition et la modernité – à travers différentes géographies et systèmes de connaissances, grâce à une variété de pouvoirs curatifs, spirituels et économiques. Uriel Orlow y aborde des sujets tels que le rôle de la classification et de la dénomination des plantes, le nationalisme botanique, la migration et l’invasion des espèces, le biopiratage et la diplomatie des fleurs pendant l’apartheid. L’artiste présentera le travail photographique et vidéo élaboré dans le cadre de ce projet et reviendra sur les problématiques abordées dans « Grey, Green, Gold (and Red) », la conférence-performance qu’il fera la veille au Frac.

 

7/8

Story Telling for Earthly Survival de Fabrizio Terranova. Projection en présence du cinéaste

jeudi 2 avril 2020 de 18h30 à 20h (Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, plateau multimédia)

Donna Haraway, philosophe, primatologue et féministe, a bousculé les sciences sociales et la philosophie contemporaine en tissant des liens sinueux entre la théorie et la fiction. Le réalisateur Fabrizio Terranova l’a rencontré chez elle en Californie. Il a construit un portrait cinématographique singulier qui immerge le spectateur dans un monde où la frontière entre la science-fiction et la réalité se trouble. Le film tente de déceler une pensée en mouvement, mêlant récits, images d’archives et fabulation dans la forêt californienne.

Le récit comme force propositionnelle : rencontre avec Fabrizio Terranova

vendredi 3 avril de 11h à 13h (Mucem, I2mp, salle Meltem)

Fabrizio Terranova est cinéaste, dramaturge et professeur à l’École de Recherche Graphique à Bruxelles où il dirige le Master « Récits et Expérimentation/Narration Spéculative ». Son film, Story Telling for Earthly Survival (projeté la veille au Frac), construit un portrait cinématographique singulier de Donna Haraway (philosophe, primatologue et féministe) en mêlant récits, images d’archives et fabulation dans la forêt californienne. Lors de cette rencontre, nous interrogerons les notions de « fabulation » et de « narration spéculative » en dialogue avec l’œuvre de Donna Haraway et d’Isabelle Stengers.

 

8/8

Discussion avec l’historien Romain Bertrand

« Qui a fait le tour de quoi ? Magellan, conte de faits en 5 épisodes ». Lecture de Romain Bertrand (historien)

mercredi 6 mai 2020 de 18h30 à 20h (Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur, plateau multimédia) :

Imaginez une histoire, une belle histoire, avec des héros et des traîtres, des îles lointaines où gîtent le doute et le danger. Imaginez une épopée, une épopée terrible, avec deux océans où s’abîment les nefs et les rêves, et entre les deux un détroit peuplé de gloire et de géants. Imaginez un conte, un conte cruel, avec des Indiens, quelques sultans et une sorcière brandissant un couteau ensanglanté. Un conte, oui, mais un conte de faits : une histoire où tout est vrai.
De l’histoire, donc.
Cette histoire – celle de l’expédition de Fernand de Magellan et de Juan Sebastián Elcano –, on nous l’a toujours racontée tambour battant et sabre au clair, comme celle de l’entrée triomphale de l’Europe, et de l’Europe seule, dans la modernité.
Et si l’on changeait de ton ?
Et si l’on poussait à son extrême limite, jusqu’à le faire craquer, le genre du récit d’aventures ? Et si l’on se tenait sur la plage de Cebu et dans les mangroves de Bornéo, et non plus sur le gaillard d’arrière de la Victoria ? Et si l’on faisait peser plus lourd, dans la balance du récit, ces mondes que les Espagnols n’ont fait qu’effleurer ? Et si l’on accordait à l’ensemble des êtres et des choses en présence une égale dignité narrative ? Et si les Indiens avaient un nom et endossaient, le temps d’un esclandre, le premier rôle ? Et si l’Asie – une fois n’est pas coutume – tenait aussi la plume ? Que resterait-il, alors, du conte dont nous nous sommes si longtemps bercés ?
La vérité, peut-être, tout simplement.

« Le Détail du monde » : (d)écrire, entre histoire et littérature. Rencontre avec Romain Bertrand

jeudi 7 mai 2020 de 11h à 13h (Mucem, I2mp, salle Meltem)

Les mots nous manquent pour dire le plus banal des paysages. Vite à court de phrases, nous sommes incapables de faire le portrait d’une orée. Un pré, déjà, nous met à la peine, que grêlent l’aigremoine, le cirse et l’ancolie. Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. Au temps de Goethe et de Humboldt, le rêve d’une « histoire naturelle » attentive à tous les êtres, sans restriction ni distinction aucune, s’autorisait des forces combinées de la science et de la littérature pour élever la « peinture de paysage » au rang d’un savoir crucial. La galaxie et le lichen, l’enfant et le papillon voisinaient alors en paix dans un même récit. Ce n’est pas que l’homme comptait peu : c’est que tout comptait infiniment.